LES IVOIRES DE DIEPPE : LA FABULEUSE HISTOIRE DE "L'OR BLANC"
L'ivoire à Dieppe est histoire ancestrale de marins ; de ceux qui allaient le chercher depuis le XVl° siècle sur les côtes d'Afrique.
En effet, au XVI° siècle, suite aux Grandes Découvertes, la conquête du monde battait son plein. Dieppe qui est alors à l'apogée de sa puissance et un port de pêche mondialement connu, ajoute à son palmarès une activité artistique hors du commun, grâce à la route de l'ivoire. En effet, durant plusieurs siècles, Dieppe fut un important port de commerce, lieu de départ vers les terres lointaines d'Afrique et d'Asie d'où nous rapportions des quantités impressionnantes de défenses d'éléphants ; cet ivoire si précieux et si convoité.
Une intense activité ivoirière se développa alors dans la ville à partir du XVI° siècle. Les dieppois eurent effectivement l'idée de travailler eux-mêmes l'ivoire pour en tirer un meilleur profit au lieu de le revendre aux ateliers parisiens, devenant ainsi « les meilleurs tourneurs du monde ». Très vite, les plus belles pièces, et les artistes les plus doués irriguèrent Paris.
Statuette de Saint Jean-Baptiste en ivoire - époque Louis XIV
L'ivoire : « or blanc » de l'Ancien Régime
Cette abondance de l'ivoire et sa grande taille, ainsi que sa belle qualité, permettent aux sculpteurs d'oublier les contraintes liées au matériau. La mer, omniprésente dans la vie de la cité dieppoise, le sera aussi dans ses créations. Les mains habiles des artisans ivoiriers, répartis en douze ateliers principaux, lui rendent hommage, par la création de maquettes de bateaux, de cadrans à boussole et de statuettes représentant des marins, des pêcheurs et des marchandes à la criée. Une activité est née, elle proliférera, évoluera au gré des modes et des époques, et verra la naissance de véritables dynasties d'ivoiriers.
Dieppe se spécialise également dans les ivoires religieux, et notamment les petites Vierges de voyage, présentées dans une boîte et destinées aux pèlerins.
Petite Vierge en ivoire - vers 1800
La vogue de l'ivoire
Il y eut ainsi au XVII° siècle un mouvement de folie pour les ivoires, sous toutes ses formes. De nombreux types d'objets seront fabriqués et atteindront un très haut degré artistique. Citons par exemple les éventails : atours par excellence des belles de l'Ancien Régime. Les tabatières et les râpes à tabac connurent le même succès, au point qu'un édit du Pape Urbain VIII dut interdire leur usage pendant la messe : le bruit des râpes, sans doute très crispant, finissait par troubler les sermons ! Louis XIII aurait raffolé des sifflets en ivoire, et le monarque lui-même se déplaça pour acheter des ivoires, ces « petites besognes », comme il les appelait lui-même. Ainsi, pour transformer cette matière précieuse en objets sculptés, Dieppe compta jusqu'à 300 tailleurs d'ivoire du temps du Roi Soleil !
A la fin du XVII° siècle, à la suite de la révocation de l'édit de Nantes - qui voit le départ de cent quarante familles - et de la quasi-destruction de la ville par une flotte anglo-hollandaise, en 1694, l'activité connaît un déclin passager, très vite oublié, notamment par l'avènement de la période rococo.
Plaque ronde en ivoire
sculpté d'une scène avec l'enlèvement d'Europe.
La virtuosité du rococo
L'époque du baroque s'est ensuite vivement imprimée dans la façon de travailler l'ivoire : les artisans commencèrent à vouloir atteindre une virtuosité délirante. Les formes devinrent tourmentées, alambiquées, compliquées remplaçant ainsi les modèles épurées.
La virtuosité technique atteignit à cette époque son paroxysme : l'ivoire était travaillé exactement comme s'il fallait donner l'illusion de la dentelle, avec une minutie et une délicatesse inouïes, tout à fait dans l'esprit rococo. On ne se souciait plus alors de travailler l'ivoire pour lui-même, seules comptaient les prouesses d'exécution. On se plaisait ainsi à copier des scènes mythologiques ou religieuses, à reprendre des sujets en vogue. J.A Bellete, un ivoirier dieppois très célèbre, exécuta dans cet esprit Les Quatre Saisons inspirées des statues de Girardon, que l'on peut admirer au Château-Musée de Dieppe. Certains ont pu parler déjà de décadence, mais force est de reconnaître que ce sens du détail et de la précision a quelque chose d'admirable.
Un nouveau public : la bourgeoisie du XIX° siècle
Le XIX° siècle de la Monarchie de Juillet connaît un regain d'intérêt pour «l'or blanc». Des sculpteurs l'élisent comme matériau de prédilection pour la réalisation de groupes, jusqu'alors plutôt exécutés en bronze ou en terre cuite. Par ailleurs, notons qu'une nouvelle société émerge, consécutive à un essor économique favorable ; il s'agit de la bourgeoisie, et elle va vouloir accéder au luxe. L'ivoire en est un exemple, particulièrement pour les petits objets d'agrément et de toilette. Les ateliers dieppois sont relancés, et certains prennent même la décision d'ouvrir des succursales à Paris.
Pour ces nouveaux acheteurs, les sculpteurs ivoiriers de Dieppe produisent de façon intensive les fameux « polletais » et « polletaises ». Ces petites statuettes, apparues vers la fin du XVIII°, montrent des gens du peuple. Leur étymologie vient du Pollet, quartier populaire de marins. Si leur mode est antérieure à l'affluence du « tourisme » à Dieppe, il est certain que ces nouveaux visiteurs contribueront à la longévité de leur succès, jusqu'aux heures sombres de la Première Guerre mondiale.
Ivoire d'un jeune garçon coiffé d'un chapeau, Dieppe - XIX° siècle
L'ivoire fit les grandes heures de la ville de Dieppe en Normandie. Un temps bien révolu depuis que le commerce des défenses d'éléphants est interdit. Aujourd'hui, le musée a reconstitué un atelier d'ivoirier qui permet de montrer de quelles techniques on usait pour façonner ce précieux matériau autrefois.
NB : Depuis 1976, la Convention de Washington interdit le commerce de l'ivoire dans le monde. Si certains pays semblent passer outre cette interdiction, l'Europe est restée très stricte pour contribuer à la défense des éléphants d'Afrique.
Par Elodie LUTUN (étudiante à l'ICART)
Furniture, sculpture and works of art (17th, 18th and 19th centuries)
Reference: 270410
Period: Late 18th Century.
Dimensions: Diameter: 9 cm (3-1/2 in.).
Valuation:
NC
Round ivory plaque carved in high-relief with the abduction of Europa by Zeus in the form of a bull.
Late 18th Century.
Diameter: 9 cm (3-1/2 in.).
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